L’histoire de Pierre-sur-Haute qui s’écrit aussi
Pierre-sur-Autre, est peu connue et rien ne révèle l’étymologie de ce nom
qui peut provenir du latin «petra super
alteram pétram ». Les rochers, amoncelés
les uns sur les autres, de cette montagne ont bien pu lui faire donner ce
nom qui nous paraît néanmoins peu ancien. Cette explication plausible, ne
serait pas sans fondement, si l’on songe au bloc de granit placé jadis sur le
sommet et qui ne serait pas autre chose qu’un dolmen druidique ou autel
gaulois.
Quelques érudits prétendent que ce rocher était une
pierre probatoire, semblable à celles qui existent encore en Auvergne. On sait
que les druides étaient tout à la fois prêtres, sacrificateurs et magistrats
et qu’ils rendaient la justice près de ces monuments. Les Gaulois comptaient
trois classes de druides : les bardes, les ovates et les druides proprement
dit. Les bardes étaient les poètes, les ovates, des devins chargés du culte
et les druides des arbitres de la guerre et de la paix.
Les Gaulois, dit César, croyaient ne pouvoir se racheter
de la peine due à leurs fautes que par des sacrifices expiatoires, par la
substitution d’une victime immolée à leur place. Or, ces sacrifices se
faisaient sur de grossiers autels de granit. Les victimes étaient des
malfaiteurs condamnés à mort ou des prisonniers de guerre. Les criminels réservés
au sacrifice étaient placés sous la garde des druides et, au jour indiqué, le
condamné était étendu sur le dolmen (dol : table - men :
pierre). Le chef des sacrificateurs, tourné vers l’orient, invoquait la lumière
du soleil ; l’ovate frappait ensuite avec un couteau de pierre et, au
bruit des voix et ses instruments des bardes, il interrogeait l’agonie du
supplicié.
Une notice faite par M. Jacquet, ce modeste érudit, dont
les heureuses découvertes jettent une lumière sur l’histoire de nos localités,
me servira à démontrer que Pierre-sur-Haute a peut-être porté autrefois le
nom de Montherboux (mons herbosus :
montagne aux pâturages). En voici la teneur :
« Il y eut, au moyen-âge, jusqu’à trois châteaux sur le
territoire de la commune de Sauvain, voisine de celle de St Bonnet. L’un à
l’emplacement où est aujourd’hui l’église et qui a été possédé par
une branche des Damas-Couzan. Un propriétaire du hameau de la roue découvrit
dans l’un des fonds une partie des fondations du second château que l’on désigne
sous le nom de Chorsin. Enfin le troisième s’appelait le château de
Montherboux. Cette seigneurie fut ainsi nommée à cause de l’excellence des pâtyrages
de la montagne qui en dépendait. Depuis la ruine du château jusqu’en 1744,
la justice fut ambulatoire et s’exerça soit au hameau du Mas, soit à celui
du Goure. Outre ses revenus particuliers, cette seigneurie possédait sur la
paroisse de Sauvain et celle de St Bonnet une rente noble. Le seigneur devait
fournir annuellement 16 boisseaux de blé aux pauvres de sa terre, une rente de
16 livres 10 sols aux pères cordeliers de Montbrison et celle de 2 livres à
l’église St Pierre de cette ville. Pendant le XIVème siècle la
seigneurie de Montherboux appartint aux seigneurs de Rochefort, après lesquels
elle passa dans le siècle suivant à des membres de la famille de Lavieu qui étaient
seigneurs de Roche-la-Molière, de Poncin et de Palogneux. En 1496, Dauphin d’Augerolles,
seigneur de Saint Polgues, ayant épousé Anne de Saint Germain, veuve de
Guillaume de Lavieu, la seigneurie fut ainsi possédée par la famille de Saint
Polgues jusqu’en 1557, époque où Antoine de Saint Polgues la vendit à
Jacques de Paulot. Celui-ci, vers 1580, donna par testament la seigneurie de
Montherboux à Sybille de Chatillon, dont la famille la posséda jusqu’à
Gilbert de Camus. Après Sybille, ce fut Balthasard de Chatillon, Annet de
Chatillon, puis Claude Camus qui en 1679 avait épousé Anne Jacqueline de
Chatillon. En 1744, la seigneurie de Montherboux fut réunie, en partie, avec
celle de Chalmazel. Les deux derniers seigneurs, Louis II et César Marie de
Talaru, l’ont gardé jusqu’à l’extinction de la féodalité. C’est en
1738 que la seigneurie de Montherboux passa définitivement dans la famille des
Talaru qui en possédait déjà une partie. En effet, le 5 novembre de cette année,
noble dame Marie Joséphine de Punctis de la Tour, veuve de messire Gilbert
Camus de Chatillon, chevalier et seigneur de la ville et prévôté de Boën,
Palogneux et Chourigneux, vendit par acte reçu Me Thevet, notaire à
St Bonnet et Ferrand, notaire à Boën, sa seigneurie de Montherboux à haut et
puissant seigneur Louis de Talaru, chevalier , marquis de Chalmazel, comte de
Chamarande, brigadier des armées du roi, gouverneur, pour sa majesté des viles
de Phalsbourg et Sarrebourg, conseiller d’état, premier maître d’hôtel de
la reine à Versailles. Dans cet acte il est dit que ladite dame vend audit
seigneur, libre de tous douaires, la terre et seigneurie de Montherboux, pour
tout ce qui se trouve dans la paroisse de Sauvaingt, consistant en lods
doublement de cens, justice haute, moyenne et basse, le bâtiment seigneurial,
couvert en tuiles, sis au village du Mas, les bois communaux et surtout la haute
montagne dépendant de cette terre, moyennant 16000 livres. »
De ce qui précède, il résulte que Pierre-sur-Haute, qui formait la
majeure partie de cette seigneurie, pouvait, avant cette époque porter le nom
de Montherboux, comme le surplus du fief. Dulac, Duplessis, Cassinix et le
savant Grüne donnent ce nom à Pierre-sur-Haute et ne l’appellent jamais
autrement. Nous sommes donc tentés d’adopter cette opinion qui n’est
toutefois qu’une présomption d’auteur. Les montagnes du Forez s’étendent
depuis Cusset jusqu’à Monistrol ; c’est une chaîne de cent dix kilomètres
de chaînons parallèles entre eux.
Vu de loin, cette chaîne de montagne ressemble à une large croupe à
dos arrondi, dont les flancs s’abaissent régulièrement en pente douce des
deux cotés de la ligne de faîte. Cependant, cette chaîne qui paraît si
mollement ondulée, est sillonnée transversalement par un grand nombre de
gorges très sinueuses, sortes de déchirures où se montrent à nu les rochers.
Elles sont généralement étroites et profondes et leurs parois souvent hérissées
de crêtes et de dentelures. Cette structure singulière semble caractériser
d’une manière spéciale les montagnes granitiques du plateau central.
Le chaînon le plus important est celui au pied duquel est bâti Montbrison, il
correspond au centre du groupe et passe par Pierre-sur-Haute, la cime la plus élevée
du département. Depuis ce sommet, il conserve au sud-est, jusqu’à Verrières,
une hauteur moyenne de treize à quatorze cents mètres, puis il s’abaisse
graduellement. Au nord-est, le massif baisse rapidement dans la direction de
Courpière et au nord, les montagnes se perdent dans la plaine de la Loire. Au
sud, elles se rattachent au plateau élevé de la Haute-Loire et de l’Ardèche,
dont le point culminant est le mont Mézenc.
La ligne de faîte s’élève en proportion de la largeur du massif,
elle augmente à Pierre-sur-Haute et
atteint à ce point le maximum de la hauteur, soit seize cent quarante mètres
au-dessus du niveau de la mer ou douze cent soixante-dix mètres au-dessus de la
plaine du Forez.
« Au point de vue minéralogique —dit M. Grüner, ingénieur
en chef au corps impérial des mines— les monts de Pierre-sur-Haute et ceux
environnants, offrent le même type que ceux de Saint Bonnet le Château. On y
retrouve à chaque pas le granit friable à grains fins, à mica noir et ses
congénères. Au sein de la roche dominante, se montrent les mêmes accidents et
les mêmes masses subordonnées, peu différentes entre elles. »
Henri
de la Tour du Lac avait dit avant lui : « La commune de
St Bonnet le Courreau présente de gros blocs de granit micacé primitif, composé
de quartz et de feldspath, recelant
tantôt de petits grenats, tantôt du schorl noir en aiguilles ou du basalte
granuleux »
Après trois heures de marche, à partir de St Bonnet le Courreau, on
arrive près de la montagne de Pierre-sur-Haute qui se développe insensiblement
devant le voyageur. Une pelouse unie couvre son front et le terrain, divisé par
zones légèrement arrondies, court du sud au nord, puis s’incline, par deux
pentes opposées, l’une vers le département du Puy-de-Dôme, l’autre vers
celui de la Loire.
A mesure que l’on s’approche, le mont devient plus pénible à
escalader. Tout semble alors changé
dans la nature : les sons frappent les oreilles d’une manière nouvelle,
à la chaleur de la plaine succède une température plus fraîche.
Enfin, quand on a fini de franchir quelques sinuosités, on se trouve en
présence d’une masse énorme de rochers : c’est Pierre-sur-Haute qui
semble sortir de terre, tout d’une pièce. Là, l’horizon est sans bornes.
D’un coté, les montagnes du Dauphiné, le Mont Blanc et les Alpes semblent
toucher le ciel à l’Orient ; de l’autre se dressent le mont d'or
(Dore) à 1886 mètres au-dessus du
niveau de la mer, le Cantal 1858 mètres, le Mézenc 1774 mètres et enfin le
puy de Dôme, semblable à un tumulus élevé près des ruines de Gergovia.
La perspective qui se déroule sous vos yeux imprime je ne sais quel
plaisir indéfinissable, qui n’a rien de terrestre. Homme du monde, croyant ou
sceptique, qui que vous soyez, ce spectacle vous charmera et il vous sera
impossible de nier l’existence du créateur de tant de merveilles. Son nom
n’est-il pas écrit en lettres d’or sur la voûte azurée du ciel et en
caractères de granit sur le sommet de cette haute montagne ? Bien des
personnes vont en suisse contempler des sites pittoresques, sans songer que dans
notre département, on en trouve peut-être d’aussi ravissants, sinon
d’aussi nombreux. Au levant se déploie la plaine du Forez avec son fleuve qui
ressemble à un ruban lumineux, et au couchant, la Limagne avec ses champs si
fertiles, ses riantes bourgades, miniatures charmantes, oasis éloignés au
milieu d’une luxuriante végétation. En abaissant ses regards autour de soi,
on distingue des monticules couverts de bois, qu’à
leur rapprochement et à leurs formes bizarres, on prendrait pour
d’immenses ondulations d’une mer de verdure aux vagues immobiles.
D’immenses pâturages s’étendent sous vos pieds et forment un riche
tapis où s’agitent lentement des troupeaux de vaches laitières.
Une neige abondante couvre, hélas, ces monts pendant plusieurs mois de
l’année, mais au printemps, ils se parent de l’herbe la plus touffue et la
plus émaillée de fleurs ; c’est l’humble violette, la pensée
sauvage, le pied-de-chat, la marguerite, la primevère, le perce-neige, la
jacinthe, l’œillet et le muguet des prés. L’herboriste peut y trouver une
infinité de simples et de plantes les plus variées, telles que la gentiane
officinale, l’arnica, l’aigremoine, l’orchis violacé, la digitale aux
clochetons amarante, la réglisse, l’hellébore pied-de-griffon, la mélisse
des Alpes, le grand séneçon, la verge d’or, la valériane, le pied-de-lion
argenté, le lys martagon, la saxifrage blanche, la saponaire, l’oreille
d’ours, l’aconit tue-loup, l’herbe aux gueux et mille autres qu’un
botaniste peut seul connaître et découvrir. Le
mérite des productions végétales de cette montagne ne peut et ne doit
être attribué qu’à la température. La nature de climat, dans ces lieux, dépend
du degré d’élévation, de l’exposition du sol, de la qualité et de la
qualité des eaux.
Les fruits de la nature, ainsi que les dons de l’esprit, ne se développent
et n’acquièrent la perfection dont ils sont susceptibles, qu’autant
qu’ils sont placés dans le milieu qui leur est propre. Parmi les végétaux,
un grand nombre se plaît dans les climats tempérés, les uns veulent la zone
torride, les autres l’exploitation la plus froide. Les hautes montagnes
paraissent tenir de toutes ces espèces de climats. Le froid y domine, mais on y
éprouve successivement des variations inconnues ailleurs. En automne et en
hiver, le soleil, quand il luit, s’y fait plus vivement sentir, et pendant
qu’il brille sur les sommets, la plaine est couverte de brouillards qui la
font ressembles à une mer houleuse. Dans l’été, après avoir éprouvé la
plus forte chaleur pendant le jour, cette haute montagne est exposée, pendant
la nuit, à un froid quelquefois très aigu. Mais d’un autre coté, si le
froid est plus long et plus vif en hiver, les neiges amoncelées maintiennent
les semences et les plantes dans une douce température. Pendant la canicule,
les rayons du soleil sont d’autant plus ardents que la distance est moindre,
son action ininterrompue.
Mais, quelle que soit la sérénité du ciel, il est peu de
jours où l’on puisse se flatter d’avoir une chaleur constante et égale.
Une vapeur épaisse, un brouillard humide, viennent subitement répandre, au
milieu de la plus belle journée, de sombres et froides ténèbres dans notre
commune. Que la pluie, qu’un orage succède, bientôt le froid se fait sentir :
il est même plus sensible parce qu’il est plus prompt. Aussi faut-il choisir
des jours purs et sereins pour entreprendre le voyage de Pierre-sur-Haute, sans
quoi on n’éprouvera que de la fatigue et du désenchantement. De cette
vicissitude de température résulte un climat particulier qui n’appartient
qu’aux montagnes élevées. Il constitue un sol spécial et semble changer les
lois mêmes de la végétation, en contraignant les plantes à se développer,
de croître, de fructifier, dans un très court espace de temps. Néanmoins ce
climat convient tellement à plusieurs productions végétales qu’il devient
impossible de les cultiver dans les jardins. L’art parvient à suppléer à la
chaleur, à l’ombrage, à l’humidité, mais il ne peut imiter
l’inconstante température des lieux élevés. « In
magnis montibus, omnis fere generis plantas nasci certum est, scilicet ratione
varietatis locorum »
Téophaste.
Il existe peu de données sur la température moyenne des montagnes de la
commune de St Bonnet le Courreau et il est même difficile de l’apprécier
approximativement.
« A défaut de mesures précises —dit un géologue du département—
il convient de rappeler ces principes généraux : la culture du seigle
s’élève jusqu’à une hauteur de mille mètres. Au-delà viennent les pâturages,
les bruyères et les forêts. A partir de treize cents mètres on rencontre les
plantes et la végétation subalpines. »
Il résulte d’observations faites dans nos localités que les vents du
nord et du nord-ouest soufflent plus spécialement et sont surtout plus
persistants au printemps, tandis que les vents du sud et du sud-ouest règnent
plutôt en été et en automne. Les pluies sont principalement amenées dans la
région qui nous occupe par les vents du sud ou du sud-ouest. Tant que les vents
durent, les pluies sont fines et chaudes, elles deviennent
froides et abondantes lorsque le vent tourne à l’ouest et au
nord-ouest. En automne, lorsque le temps est calme, sec et froid, les
brouillards envahissent la plaine et ne se dissipent que vers le milieu ou la
fin du jour. Ainsi on voit souvent en octobre, novembre, décembre, un ciel
serein à St Bonnet, tandis que les plaines du Forez, de Roanne et du Rhône
sont plongées dans l’obscurité. Un phénomène directement inverse se
manifeste lorsque, dans la saison froide, l’atmosphère est humide et agitée,
surtout lorsque le vent souffle de l’ouest ou du nord-ouest. Alors, l’air
chaud du pays bas, chassé dans os montagnes, s’y refroidit, les vapeurs se
condensent et se forment rapidement, pendant que Montbrison jouit d’un ciel
simplement nuageux ou légèrement brumeux. Enfin, en été, quand la haute crête
de Pierre-sur-Haute est coiffée de nuages, il est à peu près certain que la
pluie arrivera bientôt.
M. Théodore Ogier a dit, dans «La France par cantons », que du
sommet de Pierre-sur-Haute on peut distinguer dix-sept départements. Nous
croyons cette assertion un peu hasardeuse car si, de ce point culminant, la vue
s’étend fort loin, il n’en est pas moins vrai qu’à une certaine distance
la brume empêche de distinguer les objets les plus volumineux. On voyait
encore, il y a quelques années, au point le plus élevé de cette montagne, une
espèce d’observatoire qui avait été dressé lors des grands travaux qui
furent faits, sous le premier Empire, pour établir d’une manière définitive
les longitudes et les mesures de l’arc terrestre. Ce monument fut renversé
par des paysans d’Auvergne. Un orage violent, accompagné de grêle étant
tombé sur leurs champs, ils pensèrent, mais à tort, que cette petite
construction était un obstacle à la circulation des nuages et ils la
démolirent sans qu’une personne raisonnable et instruite s’y soit
opposée et leur ait fait comprendre l’absurdité de leur croyance. Une seule
pierre est restée pour témoigner de ce fait historique, elle porte cette
inscription à peine lisible, ainsi conçue : « Jonction trigonométrique
de la méridienne de Dunkerque avec le mont Blanc. Année 1812. Napoléon
Empereur. »
Les neiges qui couvrent cette montagne une partie de l’année forment
d’immenses réservoirs d’où s’échappent des sources abondantes qui,
changées en ruisseaux et en rivières, vont porter dans la plaine la richesse
et la fécondité, alimenter les villes et les bourgades et favoriser
l’industrie.
Si vous faites le voyage de Pierre-sur-Haute, entrez dans l’une des
jasseries de Colleigne, de Garnier ou de l’Oule, une vachère joufflue et naïve
ou un robuste vacher vous feront les honneurs de leur loge. Tout leur pauvre
mobilier se compose d’un méchant escabeau ou trépied dont ils se servent
pour traire les vaches, de quelques vases grossiers, de la selle aux formes, de
deux ou trois ustensiles de cuisine indispensables et enfin d’un misérable
grabat.
Là, vous pourrez déguster, non pas du vin de Pierre-sur-Haute, comme
dans certains restaurants de Paris, (Note : un
provincial, dînant un jour chez les frères provençaux, demanda au garçon de
salle du vin de Pierre-sur-Haute. Après deux minutes d’attente, on apporta
effectivement un flacon décoré d’une belle étiquette portant cette
inscription : vin de Pierre-sur-Haute. Année de la comète.) mais un lait délicieux et très
bienfaisant.
« Doux
nectar des Dieux, ami de l’enfance, tu nourris le pauvre et rends la force aux
combattants »
Mais, d’où vient ce nom de jasseries donné aux loges et aux pâturages
de ces montagnes ? Si j’étais le dictionnaire de l’Académie, je vous
dirais qu’il vient à son tour de «jaz », ce qui serait ne pas répondre.
Peut-être vient-il du mot latin «jacere » comme qui dirait un lieu de
repos et, par extension, demeure, habitation. En effet, les jasseries sont des
haltes au milieu de ces déserts de bruyères. Voici du reste un passage de La
Mure où il est question des «jaz ».
« J’achève cette histoire anxienne du païs du Forez, laquelle
je n’ai pu refuser à l’amour de ma patrie, et que j’ai cru devoir à
l’instruction du public, par où on reconnaîtra combien ce païs est
recommandable, la plus haute et la plus docte antiquité lui déférant des
avantages merveilleux entre les autres païs du royaume, comme la nature lui
faict partager avec eux des singularitez assez remarquables, témoins ces beaux
et grands pâturages appelez les jaz, où sont communes les plus rares simples
de la médecine, et dont ces fromages exquis appelez de roche sont les
productions tant estimées etc. »
Anne d’Urphé dit à son tour :
« … les hautes montagnes abondent en hauts et très beaux sapins,
ce qui est découvert de bois sont de très bons pâturages et prairies dont ils
s’enrichissent par le moyen de la nourriture du bestial et les fromageries de
la montagne y faisant les fromages à la forme d’Auvergne etc. »
Les jasseries ou loges de st Bonnet sont recouvertes, le plus grand
nombre en tuiles, et le surplus en chaume. La garde du bétail est organisée
comme un service régulier.
Un vacher expérimenté est désigné pour
commander dans chaque tènement de jasseries. On le nomme vulgairement le «curé».
Le «gouvernant » est celui qui passe, en éclaireur, devant les
troupeaux. Le «relevo » celui qui se tient sur les flancs, pour empêcher
les vaches rebelles de trop s’écarter, enfin le «toucherou » est le
plus jeune pâtre qui se tient à
l’arrière-garde.
A l’heure fixée, le «curé » crie de sa plus forte voix :
« desserra, desserra…», c’est à dire lâchez, lâchez les vaches. Aussitôt
on voit sortir de toutes les loges les troupeaux qui se réunissent
ensemble. Les trois pâtres qui sont de corvée les conduisent alors dans la
bruyère et crient aux bergers des jasseries voisines : « arriva,
arriva, la bravarda est sur le jaz » - venez, venez, les vaches
sont au champ ! Si leurs camarades tardent à répondre, ils crieront :
« ô ! calos t’a perdu parole, ô
! là là t’a mija una grola, ô ! là là, ô ! là-haut » -
Lâches, vous avez perdu parole, vous avez donc mangé un corbeau ?
Au retour, ce sont les bergers qui avertissent de (?) les vachers, afin
que le troupeau puisse se désaltérer à son arrivée. On les entend alors
crier : « déména la lavaille,
la bravarda va arriva » -
préparez la lavaille, les vaches vont arriver.
A trois heures du soir, le «curé » annonce le moment où il faut
traire les vaches, avant de les mener paître dans les « fumées »,
c’est à dire dans las pâturages rapprochés des jasseries. Il crie alors :
« fô mouèdre, fo mouèdre, faire
le tour des fumées » -
il faut traire et mener ensuite les vaches dans les fumées.
Ces troupeaux sont ainsi confiés à des vachers et des vachères depuis
le six juin jusqu’au dix-huit octobre, si le temps le permet, et si « à la
St Luc la neige n’est pas sur le suc ». Ceux qui ont des granges dans la
partie basse de la montagne y font conduire leurs bestiaux afin de les faire paître
les regains, avant que la mauvaise saison les contraignent de les rentrer dans
l’écurie ordinaire, ce qui arrive presque toujours avant la fin d’octobre.
Les formes sont vendues alors au marchand en gros qui les revend lui-même à
Montbrison à ceux que l’on appelle vulgairement les coquetiers de St Etienne.
Après Pierre-sur-Haute, l’Oule et Pilat, c’est la montagne de
Garnier qui est la plus élevée de notre département. On y trouve un certain
nombre de jasseries pouvant contenir deux cent dix bêtes à cornes. L’étendue
des pâturages est de deux cent quarante-un hectares. Au XIIème siècle,
cette montagne était la propriété de l’abbé du monastère de la Bénissons-Dieu.
Comme les montagnes qui confinent, à l’ouest, la commune de St Bonnet ont
appartenus aux bénédictions de cette abbaye, il est peut-être utile de
rappeler au lecteur l’origine de la Bénissons-Dieu. Guy II, comte de Forez,
fut le fondateur de deux célèbres monastères : Bonlieu, près de la
Bouteresse et la Bénissons-Dieu, près de Saint Germain l’Espinasse, qui tira
son nom de l’exclamation que poussa saint Bernard en découvrant ce site
convenable à la prière : « Bénédicamus
Déo fratres » - Bénissons
Dieu, mes frères.
« En effet il n’était pas possible de rencontrer une solitude
plus appropriée à la méditation. On est ravi lorsque, des hauteurs d’Iguerande,
l’œil plonge sur ce magnifique vallon, encadré de vertes montagnes et arrosé
par plusieurs ruisseaux qui se rendent dans la Loire »
Toutefois il ne reste presque plus rien d’antique dans les bâtiments
de cette riche abbaye, rivale de celle de la Chaise-Dieu, mais leur vue rappelle
l’homme puissant par le génie et la parole ardente, qui d’un mot émouvait
les peuples, troublait les états, jetait l’Occident
sur l’Orient et envoyait contre les Infidèles des milliers de guerriers pour
les Croisades.
Saint Bernard venait, dit-on, fréquemment dans le Forez. Il
affectionnait la Bénissons-Dieu et y avait placé pour premier abbé Albéric,
son plus cher disciple. En 1138, Guy II établit une riche fondation en faveur
de ce monastère et il lui donna :
« les prés appelés de la Brosse
(à Sauvain), quatre sesterées de terre du domaine de Linas, le droit de pâturage
pour le bétail depuis Sainte Foix en Forez jusqu’à la Loire, le domaine ou
seigneurie appelé de Riou ou de la Roux, une maison à Montbrison, les maz et
bois dits de la Regardière (à Saint Bonnet le Courreau) et des pâturages s’étendant
depuis la paroisse de Sauvaingt jusqu’à Pierre-Bazanne, plus l’exemption de
laydes et péages et tous autres impôts dans ses terres, avec la permission
d’acquérir toutes sortes de fiefs »
Il résulte évidemment de ce document historique que les montagnes où
se trouvent placées les jasseries de la commune de St Bonnet ainsi que les forêts
de Chorsin et du Champ de la Clef ont été la propriété des religieux de la Bénissons-Dieu.
En 1273, des difficultés s’élevèrent entre le prieur et le comte du Forez,
propriétaire de la jasserie de Pégrole, relativement à quelques limites de la
montagne de Garnier. Une transaction qui eut lieu l’année suivante fixa et détermina
les confins de ces tènements de pâturages.
Les jasseries de Garnier furent abénévisées le 15 octobre 1733 à un
sieur Mathieu Spéry par les religieux de la Bénissons-Dieu. Comprises un
moment dans les biens nationaux,
elles en furent distraites par un arrêté du directoire du département de Rhône
et Loire, rendu le 1er septembre 1791, sur la proposition et l’avis
du directoire de Montbrison en date du 23 juin de la même année. Les sieurs
Giraud, Simon, Rondel, Guillot et
autres représentants du sieur Mathieu Spéry, furent maintenus dans la libre
possession de leurs droits qui résultaient de l’acte d’abénévis précité.
En 1821, quelques individus mal intentionnés ou par esprit de jalousie, incendièrent
la bruyère qui couvrait cette montagne. Le feu consumait les herbes depuis cinq
jours quand on vit accourir les habitants de la commune de Roche qui, craignant
pour leurs jasseries, s’empressèrent d’arrêter les progrès de ce feu,
lent mais dangereux qui aurait pu dévorer les loges sur son passage.
Il existe dans la montagne de Gourgon un ruisseau abondant qui prend le
nom de petit Lignon. Ce sont ces mêmes eaux qui sont d’une précieuse
ressource pour la ville de Montbrison, qui les prend au moyen d’un canal appelé
Béal-Comtal, à l’angle sud-est du pré des Planches. La tradition nous
apprend d’où vient ce nom de Béal-Comtal. En 1580, année de grande sécheresse,
l’eau devint insuffisante pour faire tourner les meules à grain et alimenter
les fontaines de Montbrison. Anne d’Urphé, alors bailli du forez, fit faire
des recherches pour trouver un cours d’eau abondant. On décida alors que les
eaux du ruisseau de Garnier pouvaient être réunies facilement à la rivière
du Vizézy. Le béal, qui prit alors le nom de comtal, fut creusé et l’eau aménagée
de telle sorte qu’elle puisse couler dans la rivière. Un traité eut lieu à
cette époque entre les propriétaires de la maison Paley et la ville de
Montbrison, dans lequel il fut stipulé que les meuniers pourraient, pendant les
années de grande sécheresse, prendre l’eau du ruisseau de Garnier, depuis le
1er août jusqu’au 1er décembre. Pour fixer et déterminer
ce volume d’eau, on plaça une pièce de bois ayant six ouvertures d’un
pouce de diamètre, au moyen desquelles l’eau devait fluer dans
le Béal-Comtal jusqu’à la jonction de la rivière Vizézy. Le traité eut
lieu moyennant une indemnité proportionnée au nombre de journées pendant
lesquelles ce droit serait exercé, payable par les meuniers, suivant le nombre
de moulins ou d’usines.
Des difficultés surgirent bientôt relativement à l’exécution de ce
traité. Les propriétaires riverains, voyant qu’on ne payait point
d’indemnité, détournèrent les eaux du béal pour arroser leurs prés et pâtures.
Après de nombreux procès, intervint enfin un arrêté préfectoral en date du
mois de juillet 1814, qui ordonna de placer garnison chez tous ceux qui se
permettraient d’intercepter les eaux
du Béal-Comtal. Depuis cette époque, un garde fut chargé de la
surveillance et de l’entretien du
béal.
Nous ne pousserons pas plus avant
nos investigations qui offriraient peu d’intérêt au lecteur.
La montagne de l’Oule, qui est la plus élevée du département après
Pierre-sur-Haute et Pilat, est couverte de prairies, pâtures et bruyères. Son
étendue superficielle est de 232 hectares et on y trouve des jasseries pouvant
loger 150 vaches.
Après avoir été la propriété de Guy II, comte de Forez, et celle des
abbés de la Bénissons-Dieu, pendant près de deux siècles, cette montagne fit
retour à la couronne en 1566. Elle passa ensuite au pouvoir des seigneurs de
Chatillon en 1580, puis au comte de Damas. Au nord-est de ces jasseries, on
voyait autrefois une forêt séculaire de sapins, appelée de l’Oule, qui fut
vendue comme bien national, le 24 fructidor an IV, à MM. Mathieu et Gonin qui
la revendirent à divers particuliers. Ceux-ci, après se l’être partagée,
la convertirent en jasseries pouvant loger 80 bêtes à cornes. Trois rivières,
bien connues du lecteur, prennent leur source dans les montagnes dont nous
venons de parler et dans celles qui les avoisinent, savoir : l’Anse, le
Lignon et le Vizezy.
L’Anse, qui est si poissonneuse, prend sa naissance vers les jasseries
de l’Oule et après un parcours de 1250 mètres, passe à St Anthème, Viverol,
Usson, etc. et va se jeter dans la Loire aux environs de Bas-en-Basset. Cette
rivière fut choisie pour séparer le Forez de l’Auvergne, ainsi qu’il résulte
d’une transaction passée entre Guy VI, comte du Forez, et Jeanne de Bologne,
héritière de Guillaume, comte d’Auvergne, en 1341. Cette démarcation de
deux provinces a subsisté jusqu’à l’époque de la division de la France en
départements.
Le Lignon. Plusieurs communes revendiquent l’honneur de posséder la véritable
rivière aux bords enchanteurs, immortalisée par le célèbre roman de « l’Astrée ».
De ce nombre est Saint Bonnet le Courreau. En effet, le Lignon qui forme la
limite nord-ouest de cette commune prend sa naissance dans les prés des
jasseries de Gourgon. Il reçoit dans son parcours le ruisseau de Pré Moret ou
Pierre Brune et porte le nom de petit Lignon jusqu’à sa jonction avec la rivière
qui descend de Chalmazel que l’on appelle aussi le Lignon. Ses rives, dans la
partie qui limite la commune de St Bonnet, sont très escarpées et entourées
de rochers et de bois. Ses eaux impétueuses, au moment des pluies ou de fonte
des neiges, deviennent calmes et limpides pendant la belle saison. Le Lignon est
la rivière la plus considérable de tous les affluents de la Loire dans notre département.
Sa longueur développée est de cinquante kilomètres. Comme les montagnes où
elle prend sa source sont très élevées, ses eaux sont moins sujettes à
tarir. Elles produisent d’excellentes petites truites noires, dites du petit
Lignon.
Le bassin arrosé par le Lignon a une superficie de 6500 hectares et
cette rivière doit apporter à la Loire un tribut moyen de sept à huit mètres
cubes d’eau par secondes. Elle se divise en deux branches, l’Anzon et le
Lignon proprement dit. L’Anzon vient des bois et de l’Hermitage, parcourt la
vallée transversale de St Julien la Vestre et arrive par le défilé des
Ruines, à la vallée de St Thurin. Le Lignon proprement dit rejoint à cet
endroit l’Anzon et, ne formant plus qu’une seule rivière, se dirige vers la
plaine. A Poncin le Lignon accueille le Vizézy et, à trois kilomètres en aval
de Feurs, ses eaux vont s’unir à la Loire. Le Vizézy prend sa naissance vers
les jasseries de Gourgon. Cette rivière, qui est la limite méridionale de
notre canton, fait mouvoir diverses usines et moulins dont les produits et les
rapports forment la principale industrie de la ville de Montbrison.
Indépendamment de ces rivières, le territoire de la commune de St
Bonnet est encore arrosé par dix-huit ruisseaux dont les eaux douces et agréables
à boire fertilisent les pâturages de nos montagnes.
Hauteurs prises sur la carte de
France
levée par les officiers du corps
d’Etat-major et publiée par le dépôt de la guerre en 1852
Pierre-sur-Haute
1640 mètres.
Jasseries
de l’Oule
1419 & 1370 mètres.
Jasseries
de Garnier
1362 mètres
.
Bois
de Regardière et bois du Char
1066 mètres.
Paley
1127 mètres.
Les
Crozets
1123 mètres.
Cognières
1054 mètres.
Le
Roure
980 mètres.
Courreau
978 mètres.
Pramol
954 mètres.
Sur
Girard
1110 mètres.
Le
Mas
756 mètres.
Saint
Bonnet le Courreau
927 mètres.
Planchot
904 mètres.
L’Aspéry
754 mètres.
Faverge
659 mètres.
La
Mure
1080 mètres.
La
Thynésye
731 mètres.
Bois
de Chorsin
1075 mètres.
Le
Genetey
809 mètres.
Germagneux
835 mètres.
La
Croix Chavanis
907 mètres.
Essende
827 mètres.
Le
Champ de la Clef
1176 mètres.
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MAJ le 10/06/2000 |
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